Laura
Appelons-la Laura.
Jai rencontré Laura, élève dans un lycée " classique " où jarrivais pour un an. Dès la rentrée, linfirmière me contacte pour me parler de sa situation : atteinte de polyarthrite rhumatoïde, Laura a traversé une année de seconde difficile : outre sa maladie, déjà pénible, elle a dû supporter une série de maladresses, malentendus, incompréhensions et attitudes, de la part des adultes, et tout ceci posait question. Je ne sais comment définir cela autrement que par ellipses
Un exemple parmi dautres : les bâtiments du lycée sétendant sur un vaste espace et Laura ayant parfois du mal à se déplacer rapidement pendant les interclasses (traverser la cour, monter les escaliers), il lui est arrivé dêtre renvoyée au point de départ pour retirer un billet de retard. Cherchez lerreur. On lui reprochait aussi ses absences fréquentes mais parfaitement justifiées par les douleurs, les examens médicaux nécessaires, les consultations dans un centre anti-douleur. Une situation dincompréhension totale sétait installée. Je pense quà ce stade, plus personne ne savait de quoi elle souffrait, ce qui explique (sans les excuser !) certaines attitudes, certaines moues dubitatives et certaines critiques.
Au début de lannée suivante, je suis donc Conseillère Principale dEducation dans cet établissement, responsable des classes de 1ère et donc de Laura.
Linfirmière me raconte lhistoire et nous décidons de réunir léquipe éducative afin de rédiger un Protocole dAccueil Individualisé (comme décrit dans mon article précédant) . Javoue avoir découvert lexistence des textes réglementaires à ce sujet ! Dans le lycée où javais travaillé précédemment, nous accueillions 7 élèves déficients visuels et une élève handicapée motrice lourde : pas de PAI, pas de formalisation, mais un accueil adapté grâce à la bonne volonté de chacun et un bon esprit déquipe. Jai envie de dire
un bon esprit tout court !
Bref, vu ce que Laura a vécu lannée davant, nous préférons préparer son année dans les règles de lart : réunion des professeurs, avec le médecin scolaire, linfirmière, la famille, la direction. La famille expose en quoi consiste la maladie, décrit lévolution des douleurs et crispations dans la journée, la fatigue accumulée. La question du régime alimentaire est vite réglée par quelques recommandations aux cuisines.
Pour le reste
cest à dire, le principal, je me mets à ramer, ramer à contre-courant, moi, toute pleine didées, de trucs et ficelles, face à des professeurs réticents voire hostiles à imaginer des solutions qui nont rien dexceptionnel. Pour les devoirs surveillés des matières " scientifiques ", comme Laura nest jamais sûre de pouvoir écrire jusquà la fin de sa copie, je propose quon la laisse rédiger un nombre donné dexercices, le reste étant terminé à la maison, avec éventuellement un barême différent. " Ce nest pas possible ". Les " littéraires " me rappellent que cet arrangement nest pas possible dans leur domaine, roi de la longue dissertation non-découpable. Je réponds, quà cela ne tienne : Laura rédigera les 2 premières parties et leur rendra un plan détaillé de la dernière partie. " Ce nest pas possible ". Du bout des lèvres, ils opteraient bien pour un tiers-temps accordé en plus. Problème : avec ce tiers-temps, Laura va manquer, à chaque DS, le début du cours suivant, occupée quelle sera à finir son devoir
et où, dans quelles conditions ? " Ce nest pas possible ".
Jai envie de leur mettre les textes réglementaires sous le nez, je bous. Tout paraît devenir si compliqué alors que lannée précédente, dans mon ancien lycée, chacun avait trouvé son bout de solution pour venir à bout des difficultés de laveugle avec sa machine à faire du braille et de son chien, de lautre élève, en fauteuil roulant électrique, incapable de tenir un stylo
dun autre encore, avec ses cours photocopiés sur A3
.
Je passe sur les détails plus techniques : accorder un casier à Laura, lui permettre de faire des photocopies facilement, tout cela concernant le personnel des secrétariats et nentraînant aucune levée de boucliers.
Je passe sur le premier trimestre, exécrable pour Laura, même si elle maffirmait quil y avait un " mieux " par rapport à son année de seconde. En décembre, jai failli craquer. Rien ne marchait comme je le voulais : ça traînait les pieds, par mauvaise volonté ? par ignorance ?
Jai donc " menacé " le proviseur de faire un coup déclat dans les cours sil nintervenait pas rapidement auprès des deux professeurs les plus " mal lunés ". Jétais prête, avec laccord de lélève bien sûr, de
porter lélève dans mes bras de cours en cours, afin de faire honte aux professeurs. Je voulais leur mettre sous le nez que son handicap, même invisible à lil nu, nen était pas moins bien présent et douloureux. Je nai pas eu besoin de mettre ma menace à exécution, le proviseur est intervenu, les professeurs ont rangé leurs maladresses et lannée sest écoulée un peu mieux, jamais aussi bien que je laurais espérée. Dans mon dos, jai entendu certains dentre eux dire " cest la protégée de la CPE, on ne peut rien dire ".
La vraie fin de lhistoire ? Quand jai quitté ce lycée comme prévu en fin dannée, je ne pouvais accepter lidée que Laura y finisse sa scolarité sans mon aide. Je suis allée voir mon ancien lycée, ai fait sa " pub " auprès du proviseur et Laura a été admise en terminale, hors secteur, hors dérogation, hors tout. Mais bien prise en charge. A la rentrée, je me suis proposée pour être sa référente. Il ny eut aucun PAI rédigé, aucune réunion, mais Laura a eu droit à tout ce dont elle avait besoin, comme je lavais prévu. Une belle équipe !
Laura est aujourdhui bien loin, au Canada où elle termine des études dinfirmière. Nous restons en contact par mail ou téléphone, de temps en temps. Elle va bien.